Agrégateur de contenus

Entretien avec Bruno Mantovani, compositeur en résidence 2022|2023

Atelier

Entretien avec Bruno Mantovani, compositeur en résidence 2022|2023

Publié le
Image article
Blandine Soulange

Bruno Mantovani, pour l’amour de l’histoire

Compositeur en résidence cette saison, Bruno Mantovani est heureux « de renouer les fils de [s]on histoire d’amour avec Strasbourg », ville où avait été créé son premier opéra, L’Autre côté (2005), et où nombre de ses partitions ont été jouées, notamment dans le cadre du Festival Musica, la dernière en date étant son Quintette pour deux violons, alto et deux violoncelles (2017). À la découverte d’un musicien entretenant un puissant rapport à l’histoire de son Art qui aspire à partager l’essence de ses partitions avec le plus grand nombre.

Pour vous, quelle est l’importance d’une résidence ?

Nous sommes à l’époque où la diversité de la création est la plus large dans l’histoire de la musique : à la fin du XVIIIe siècle, par exemple, existait une sorte de langage commun, mais aujourd’hui tout cela a volé en éclats. Qu’est-ce qui rapproche un répétitif, un bruitiste, un électro-acousticien, etc. ? Cette forêt d’esthétiques est exaltante pour l’auditeur, mais il peut aisément s’y perdre, surtout lorsque la création contemporaine piquète seulement sporadiquement la saison des orchestres. Avec un “one shot”, il est impossible de cerner les contours du langage d’un compositeur. La récurrence que permet une résidence est une réponse à cette problématique. En entendant plusieurs pièces d’un même auteur, les spectateurs commencent à avoir des points de repère. Et j’aurais tendance à croire qu’ils bénéficient à tous les autres compositeurs, puisqu’ils autorisent des comparaisons. L’intérêt d’une résidence consiste donc, en quelque sorte, en un paradoxe, puisqu’il s’agit de s’approprier le langage d’une personne de façon suffisamment profonde pour qu’elle permette de mieux comprendre les autres.

Créations, rencontres avec le public, répétitions ouvertes, etc. Quelle est la philosophie de votre résidence à Strasbourg ?

Je suis toujours un peu professeur dans l’âme (Bruno Mantovani a dirigé le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris de 2010 à 2019, y a enseigné ensuite l’interprétation du répertoire contemporain pendant un an, puis est devenu directeur du Conservatoire à rayonnement régional de Saint-Maur-des-Fossés, en septembre 2020 NDLR). Nous avons donc décidé d’organiser des séances d’écoute destinées à tous. Intitulées Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la musique contemporaine sans jamais oser le demander, elles permettent de faire réagir le public, de dialoguer afin que chacun puisse s’approprier la diversité de la création actuelle. Pour moi, elles sont emblématiques de la philosophie qui sous-tend ma résidence. Vous savez, j’ai eu et j’ai encore de nombreuses activités musicales (Bruno Mantovani est aussi chef, directeur artistique du Printemps des Arts de Monte-Carlo depuis mai 2021, il a été producteur d’une émission sur France musique en 2014-2015, NDLR). Je crois même que j’ai fait le tour des possibilités (rires), mais je fais à chaque fois la même chose, puisque la question qui sous-tend l’ensemble est celle de la rhétorique, c’est-à-dire comment convaincre l’autre, comment transmettre aux spectateurs, aux musiciens, aux étudiants, aux auditeurs… 

Reste qu’il n’est pas aisé de faire tomber les barrières entourant le répertoire contemporain, jugé élitiste. On se souvient des mots narquois de Léo Ferré dans une chanson de 1976 : « La Musique. Où est-elle aujourd’hui ? / (…) Tu la trouves à Polytechnique / Entre deux équations, ma chère / Avec Boulez dans sa boutique / Un ministre à la boutonnière. »

À mon avis, il existe deux chemins opposés. Le premier consiste à accumuler beaucoup de savoir, de repères pour se frayer un chemin dans la forêt des esthétiques contemporaines que nous évoquions. C’est vrai pour tous les arts : peut-on, par exemple, apprécier les poètes de la Pléiade sans avoir lu le véritable manifeste qu’est La Défense et illustration de la langue française de Joachim du Bellay ? Sans connaître les théories de l’amour de Jodelle ou Ronsard ? Pour ma part, je pense que oui, et préfère emprunter un chemin diamétralement opposé, celui d’une certaine forme de naïveté. Découvrir un objet sonore sans avoir les outils techniques ou les connaissances culturelles pour l’appréhender permet de le prendre au premier degré. Que nous évoque-t-il ? Comment nous fait-il réagir ? Nous séduit-il ? Nous dérange-t-il ? Des références à des objets connus sont-elles néanmoins perceptibles ?

Pensez-vous que vos œuvres exercent une séduction immédiate sur un “public non averti” ?

C’est en tout cas mon objectif : dans mon travail de compositeur, les formes sont certes pensées, travaillées et bien souvent extrêmement complexes, mais elles possèdent un premier degré que je revendique permettant à tous de s’en emparer. C’est sur de tels équilibres, très difficiles à atteindre, que je travaille.

On le découvre avec votre Quatuor à cordes n°6 “Beethoveniana” (2019), hommage à un compositeur qui semble vous obséder, puisque vous avez déjà écrit Upon one note (2011), prélude à la Symphonie n°4, et la Cantate n°3 (2012) en miroir avec sa Symphonie n°9. Comment cette fascination a-t-elle vue le jour ?

Je ne suis pas né dans une famille de musiciens ou de mélomanes, mais tout petit mon rapport au son a été instinctif : dans ma formation intellectuelle et sensorielle, la découverte de la Symphonie n°5 de Beethoven dirigée par Herbert von Karajan a été un élément déclencheur. Ce quatuor est un hommage à Beethoven : ses dix-sept quatuors à cordes (Bruno Mantovani y inclut la Grande Fugue en si bémol majeur pour quatuor à cordes, op.133, NDLR) sont le sommet du genre. On voit son écriture se complexifier au fil des années. Il m’a semblé intéressant de jouer avec ces objets sonores, parmi les plus parfaits, et d’en condenser la matière thématique en… onze minutes ! C’est un peu comme une compression de César (rires). Une chronologie nouvelle unit ces fragments qui se répondent pour composer une œuvre ludique faisant un pied de nez à l’histoire de la musique. Un peu comme Marcel Duchamp lorsqu’il met des moustaches à La Joconde de Léonard de Vinci dans L.H.O.O.Q. !

Se colleter avec les compositeurs du passé est une de vos marques de fabrique… 

C’est vrai que j’aime utiliser des musiques pour en faire quelque chose de tout à fait différent. Il en va ainsi des compositeurs – Schubert, Debussy, Ravel… – aussi bien que des styles, comme le jazz. Composer c’est avoir un regard sur l’histoire, la questionner. Je suis un musicologue qui écrit de la musique (rires).

À Strasbourg sera créée Memoria, une œuvre en lien avec la grande Histoire : elle fait en effet référence à l’offensive de septembre 2020 menée par l’Azerbaïdjan soutenu par l’armée turque, pour envahir une partie du Haut-Karabagh, en Arménie. Pourquoi ce choix ?

J’avais envie de composer une pièce pour les magnifiques cordes de l’OPS ; je pense que l’orchestre est mon instrument de prédilection. Le sujet s’est imposé à moi. Aujourd’hui, le monde se mobilise concrètement pour l’Ukraine, et c’est bien légitime, mais personne n’a fait preuve d’un même volontarisme vis-à-vis de l’Arménie. Nombreux ont été solidaires… avec les mots. Dans les faits, il ne s’est en revanche pas passé grand-chose. Memoria est une lamentation pour des jeunes gens qui ont perdu la vie. L’œuvre est ainsi spécifiquement dédiée à quatre étudiants de l’Université française d’Arménie : Shant Navoyan, Pargev Teroyan, David Poghosyan et Artak Sargsyan. Plus largement, elle rend hommage à tout un peuple et à un pays de culture. On peut lui envoyer tous les drones et tous les chars possibles, il sera impossible de l’effacer. Son âme est immortelle : c’est ce que j’ai tenté d’exprimer avec cette œuvre.

Propos recueillis par Hervé Lévy