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Au cœur du Concerto n°1 de Chostakovitch avec Alexander Somov

Concert symphonique

Au cœur du Concerto n°1 de Chostakovitch avec Alexander Somov

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Grégory Massat

Vous vous êtes déjà produit avec l’Orchestre comme soliste dans des oeuvres d’Elgar, Schumann, Tartini, Strauss, etc. Est-ce que de telles soirées, où vous quittez les rangs, sont importantes pour vous ? 
C’est toujours une joie de jouer devant – et avec – ses collègues. Il faut être encore plus en forme que d’habitude [rires], mais l’important n’est pas de se montrer, d’être le type sur le devant de la scène, sur qui les regards se braquent, mais d’apporter à tout le monde, spectateurs et musiciens, une expérience authentique et originale en épousant, avec le plus de finesse possible, les idées du compositeur. Ce qui importe, en un mot, est de se mettre au service de la musique. 

Comment se prépare-t-on pour un tel concert ? 
De la même façon que pour les autres. Plus sérieusement, un musicien, qu’on soit soliste ou dans l’orchestre, est comme un athlète. Prenez Devon Larratt (professionnel canadien du bras de fer), par exemple : dans son sport, on aurait tort de croire que l’essentiel est le biceps. Il importe, et c’est ce qu’il affirme, de prendre conscience du moindre ligament, du moindre tendon, de l’angle du bras… Le violoncelle, d’une certaine manière, c’est exactement pareil. 

Quel est votre rapport avec la musique de Chostakovitch ? 
Elle m’accompagne depuis tout petit : très jeune, en Bulgarie, je me suis attaqué à sa Sonate pour violoncelle et piano, écoutant ses Quatuors à cordes à la radio et les enregistrant sur cassette… Le premier que j’ai joué était le septième : il m’a beaucoup marqué, car c’était une musique très différente de celle à laquelle j’étais habitué. Mais c’est surtout au cours de mes années d’études à Londres, à la Guildhall School of Music & Drama, entre 1995 et 1999 que j’ai approfondi l’étude de sa musique avec Stefan Popov, qui avait été l’élève de Mstislav Rostropovich… Chostakovitch est alors devenu central dans mon existence musicale. 

Pour en venir au concerto, c’est vraisemblablement après avoir entendu la Symphonie concertante pour violoncelle de Prokofiev (1952) que Chostakovitch a envisagé de l’écrire. Dans un entretien publié en juin 1959 dans le journal Sovetskaya kultura, il déclare, à propos de la pièce de son compatriote : « Cette oeuvre m’a totalement captivé et m’a donné envie de tester mes propres compétences dans ce genre. » 
C’est vrai, mais le compositeur a surtout commencé à découvrir les capacités de l’instrument grâce à Rostropovitch – pour qui a été imaginée la Symphonie concertante – et n’aurait pu composer ce concerto sans les capacités hors norme du virtuose. Il en est du reste le dédicataire… On peut presque dire qu’ils l’ont écrit ensemble [rires]. « Slava » a révolutionné le violoncelle au XXe siècle et pour les siècles des siècles… Avant Rostropovitch, on jouait très différemment. 

Pourquoi avoir eu envie de jouer ce premier concerto, sans aucun doute moins populaire que le deuxième ? 
Constitué d’une seule ligne du début à la fin, le second est plus introspectif, tandis que le premier, réellement tendu vers le public, se révèle plus « fragmenté ». C’est ce premier Concerto néanmoins qui m’a accompagné tout au long de ma carrière, qui m’a fait grandir comme humain et comme musicien. Avec lui, par exemple, j’ai eu ma Médaille d’Or en 1998, à la Guildhall School. Il s’agit d’un tour de force pour le soliste, une carte de visite pour moi, où se déploient d’immenses contrastes d’émotions, de styles et de couleurs au fil des quatre mouvements. 

Comment qualifier chacun, brièvement ? 
Le premier est une marche qui paraît joyeuse en surface – chez Chostakovitch, la joie est toujours zébrée d’éclairs sombres – et très rythmique : il n’y a pas de place pour l’émotion, la partition avance comme une machine. Le second ressemble à une sarabande triste, tandis que le troisième est une longue cadence virtuose mobilisant toutes les techniques de jeu – pizzicatos à la main droite et à la main gauche, doubles cordes, etc… – où se retrouvent tous les thèmes du concerto. Le dernier mouvement est tonique et l’on y découvre des danses caucasiennes et même une mélodie géorgienne aimée par Staline, Suliko, complètement déstructurée, comme si on avait passé un portrait académique à la moulinette de Picasso ! 

Quelles sont vos versions préférées de l’oeuvre au disque ? 
La quinzaine d’enregistrements de Rostropovitch, que ce soit en studio ou en live : chacune de ses interprétations est unique. J’ai eu la chance de le voir en concert, alors qu’il faisait un « marathon musical » pour son 70e anniversaire, en 1997, à Londres. J’en garde un immense souvenir : dans la salle, il hypnotisait son auditoire… Il y avait une électricité, une dynamique et une intériorité incroyables dans son jeu. L’autre musicien qui me marque est Yo-Yo Ma : Rostropovitch, c’était la statue du commandeur sur la scène. Lointaine. Inaccessible. Yo-Yo Ma est descendu du piédestal pour créer une expérience commune entre le public, les musiciens, le chef et le soliste formant les quatre sommets d’un carré. Chacun est embarqué dans cette musique, ému par elle… 

Propos recueillis par Hervé Lévy