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Entretien avec Bruce Liu

Concert symphonique

Entretien avec Bruce Liu

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Christopher Koestlin

Bruce Liu : ma vie avec Chopin 

Pianiste canadien d’origine chinoise, Bruce Liu s’est fait connaître en remportant, en 2021, le premier prix du XVIIIe Concours international de piano Frédéric Chopin, l’un des plus exigeants au monde. Entretien avec un jeune virtuose qui voit le compositeur comme « un vieux compagnon de route. Chaque fois que je joue une de ses œuvres, j’ai l’impression de redécouvrir quelque chose de lui… et de moi-même. C’est un voyage qui ne finit jamais », résume-t-il. 

 Comment avez-vous rencontré la musique de Chopin ? 
Je crois que j’ai découvert sa musique bien avant de le comprendre. Comme beaucoup d’enfants, j’ai joué ses pièces assez tôt : Valses, Études, Nocturnes etc. À l’époque, c’était surtout des notes pour s’entraîner, pas encore une histoire à raconter. Mon premier vrai souvenir en lien avec le compositeur remonte à l’écoute d’un enregistrement d’Arthur Rubinstein. Je me suis dit : « Ça c’est Chopin. » Ce mélange de nostalgie, d’élégance et de virtuosité m’a complètement fasciné. 

 En 2021, vous avez remporté le Concours international de piano Frédéric Chopin : quels sont vos souvenirs de ce moment particulier, où vous avez interprété son Concerto n°1 avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie sous la direction d’Andrey Boreyko ? 
Il reste gravé dans ma mémoire comme quelque chose d’à la fois irréel et de très humain : après des semaines intenses de concentration et d’émotion accumulées, je me suis retrouvé en finale avec l’Orchestre philharmonique de Varsovie – que je regardais depuis l’enfance, dans les vidéos d’archives dans ce même exercice. C’était comme atteindre le sommet d’une montagne, sans trop réaliser comment j’y étais arrivé. Je me souviens surtout d’un sentiment de liberté : une fois sur scène tout est devenu assez naturel, presque spontané. Il y avait une énergie particulière dans la salle. Quand le dernier accord a retenti, je n’ai pas pensé à la compétition, ni au résultat : j’étais simplement heureux d’avoir pu partager la musique de Chopin à ce niveau d’intensité. Le prix est venu après, comme la cerise sur le gâteau. 

En remportant ce concours, vous vous placez dans une lignée prestigieuse (Maurizio Pollini, Martha Argerich, Krystian Zimerman, etc.) : comment le vit-on ? 
C’est un peu vertigineux. Quand on pense aux noms qui figurent sur la liste, on se dit surtout : « Qu’est-ce que je fais là, moi ? » Mais j’essaie de ne pas trop y penser. Gagner ce concours ne fait pas de moi un « héritier automatique » de cette lignée : c’est plutôt le début d’un long chemin. Ces grands artistes ont tous suivi leur propre voie, très différentes les unes des autres. Ce qui m’inspire le plus est la liberté avec laquelle ils ont interprété Chopin et le répertoire pour piano en général. L’essentiel est de continuer à grandir, à chercher ma propre voie, sans me laisser enfermer avec une étiquette. Le concours m’a ouvert beaucoup de portes, bien sûr, mais c’est maintenant que le « vrai » travail commence. 

Comment avez-vous travaillé avec votre professeur, Đặng Thái Sơn (lui-même vainqueur du concours, en 1980) ? Quelle vision du compositeur vous a-t-il apportée ? 
Il est d’une grande humilité et d’une profonde intelligence musicale. Je n’ai pas l’impression qu’il m’ait enseigné Chopin comme un professeur traditionnel. Il m’a plutôt aidé à l’écouter : avec lui, j’ai compris que Chopin était un poète du son et un architecte du silence. Đặng Thái Sơn m’a appris à écouter la voix qui parle entre les notes, mais aussi que chaque note doit chanter : cette phrase m’a beaucoup marquée. Il m’a transmis une approche très naturelle du piano : rien n’est forcé… Pour lui, la technique doit disparaître derrière l’émotion. Il m’a aussi montré qu’un artiste devait toujours rester fidèle à lui-même. 

Votre vision de Chopin n’est pas conventionnelle : comment la décririez-vous ? Quelle serait votre définition du verbe « interpréter » ? 
Je ne cherche pas à être différent pour le plaisir de l’être. Interpréter Chopin, c’est d’abord le libérer de l’image figée qu’on a parfois de lui, celle du compositeur mélancolique tout en larmes et rubato. Chopin, c’est aussi l’humour, l’énergie, la danse, la lumière. Il y a chez lui une ironie très fine, c’est-à-dire un sens du théâtre presque caché sous cette délicatesse. Je vois Chopin comme profondément humain, plein de contrastes. Sa musique n’est pas seulement belle, elle est vivante, elle respire. Le verbe « interpréter » signifie « dialoguer », pour moi. Il ne s’agit pas d’imposer sa volonté au compositeur, ni de se soumettre à lui : c’est une conversation. On écoute ce qu’il nous dit et on lui répond avec notre propre voix, notre propre logique, notre propre époque… Si tout le monde disait la même chose, la musique n’aurait plus de sens. 

Avez-vous encore des pianistes qui vous inspirent, que ce soit dans l’interprétation de Chopin ou de manière plus générale ? 
Je crois essentiel de garder des sources d’inspiration vivantes : j’écoute beaucoup de pianistes anciens ou contemporains, pas pour les imiter mais pour comprendre les différentes manières possibles de penser la musique. Pour Chopin, j’adore la liberté d’Alfred Cortot, mais aussi Dinu Lipatti, Arthur Rubinstein. Chacun possède sa manière de trouver des équilibres entre spontanéité et rigueur, entre poésie et clarté… Mes inspirations dépassent le piano, puisqu’elles sont aussi à trouver chez des chanteurs d’opéra, des violonistes, des chefs d’orchestre, dans le jazz… 

Vous donnez le Concerto pour piano n°1 en mi mineur : comment décrire cette partition ? 
Certains l’oublient, mais c’est une œuvre de jeunesse… pleine de maturité émotionnelle ! Chopin avait à peine vingt ans quand il l’a écrite ! Il ne s’agit pas d’un « concerto de virtuosité » au sens traditionnel, même si certains passages sont très spectaculaires. C’est surtout une œuvre très « vocale », presque opératique, dans laquelle le piano a le rôle d’un chanteur, entouré par l’orchestre, comme par le chœur. Dans le premier mouvement, il y a cette tension entre la fougue de la jeunesse et une sorte de pudeur émotionnelle. Dans le deuxième, tout se transforme en poésie pure : c’est une des pages les plus intimes que Chopin ait livrées. Le dernier est une mazurka1 stylisée pleine de légèreté et d’humour, presque un clin d’œil aux origines polonaises de son auteur. Ce concerto ressemble à la carte d’identité de Chopin, un jeune homme entre deux mondes, entre Varsovie et Paris, entre virtuosité et introspection… Le jouer, c’est dialoguer avec ce Chopin de vingt ans, plein de rêves, encore naïf, mais déjà bouleversant. À mon âge2, je me sens proche de lui. 

« Quant à moi, je suis encore assez Polonais pour cela, je donnerais pour Chopin tout le reste de la musique » écrivait Nietzsche : est-ce aussi votre cas ? En d’autres termes, êtes-vous un « chopinolâtre » ? 
C’est un mot un peu dangereux [rires]. J’aime profondément Chopin, bien sûr. Sa musique, qui m’accompagne depuis toujours, fait partie de mon ADN musical. Je crois néanmoins que le compositeur lui-même n’aurait pas voulu être transformé en idole. C’était quelqu’un de libre, de curieux, de très attentif à ce qui se passait autour de lui… Aimer Chopin, c’est justement ne pas le figer, le laisser dialoguer avec d’autres compositeurs, d’autres styles… Pour vous répondre, je suis plutôt un « chopinophile » lucide. J’aime son univers, mais j’ai aussi besoin de la musique d’autres compositeurs et… parfois de silence dans la nature. 

Quelle est votre relation aujourd’hui avec Chopin ? Que pensez-vous, par exemple, de cette phrase de Proust dans La Recherche… « Elle avait appris dans sa jeunesse à caresser les phrases, au long col sinueux et démesuré, de Chopin, si libres, si flexibles, si tactiles (…) et qui reviennent d’un détour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu’à faire crier, vous frapper au cœur » ? 
Cette phrase est magnifique, car elle décrit parfaitement ce qu’il y a de paradoxal dans sa musique : cette liberté absolue, comme improvisée, et en même temps une précision et une architecture invisible, mais implacable. Ma relation avec lui, aujourd’hui, est plus apaisée. Après le concours, il était partout dans ma vie, sur la scène, dans les entretiens, dans mes rêves aussi… Avec le temps, j’ai appris à le retrouver autrement, comme un ami que je revois sans pression. Pour moi, Chopin n’est pas juste un compositeur, mais aussi un langage intérieur, qui me rappelle pourquoi je fais de la musique : pour rechercher la vérité du moment. Comme chez Proust est toujours présente cette idée de souvenir : chaque note de Chopin semble se souvenir d’une autre. C’est peut-être pour cela qu’il nous touche tant. 

Vous avez gravé le très beau Waves (Deutsche Grammophon, 2023) avec des oeuvres de Rameau, Ravel, et Alkan : quel est votre relation à ce répertoire ? 
Ce projet me tient particulièrement à cœur, justement parce qu’il m’a permis de sortir de l’ombre de Chopin pour explorer un autre univers sonore. Ce répertoire, je le vois comme un jeu de miroirs : il y a chez ces trois compositeurs la même recherche de clarté et d’expressivité que chez Chopin, mais filtrée à travers une autre lumière. Rameau c’est l’élégance et la danse, Ravel la couleur et le silence, et Alkan le génie caché. Ensemble, ils forment une sorte de paysage liquide, d’où le titre… Dans la musique française, il y a une sorte de pudeur expressive, une façon de dire énormément, sans tout dire. En enregistrant ce disque, j’ai eu l’impression d’avoir appris beaucoup, à moins chercher la passion immédiate et à travailler davantage sur la nuance et les sous-entendus. 

Quels sont aujourd’hui vos désirs discographiques ? 
Je n’ai pas de plan de carrière discographique très rigide : j’aime quand les projets naissent d’une rencontre ou d’une curiosité. Après Waves, j’ai enregistré les Saisons de Tchaïkovski (Deutsche Grammophon, 2024). Aujourd’hui, j’ai envie d’aller vers quelque chose de plus théâtral, de plus contrasté. J’ai beaucoup d’amour pour Schumann et Brahms aussi… En résumé, ce qui m’attire, c’est la diversité, le changement de langages et de styles. J’aime me sentir parfois un peu déstabilisé. Un jour, je reviendrai sans aucun doute à Chopin au disque mais d’une autre manière, avec un peu plus de distance ou à travers un dialogue avec un autre compositeur. 

Propos recueillis par Hervé Lévy 

1 Danse traditionnelle originaire de Pologne 

2 Bruce Liu est né en 1997