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Kirill Karabits : entre France et Ukraine

Concert symphonique

Kirill Karabits : entre France et Ukraine

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D.R.

Après avoir entretenu, pendant une longue période, un lien puissant avec l’OPS, Kirill Karabits – qui en avait été nommé, en avril 2004, Premier chef invité, poste qu’il occupa deux années durant – est de retour à Strasbourg. Pour ce concert, il a choisi un programme qui lui ressemble, faisant se croiser la délicatesse du répertoire français aux sonorités de son pays, l’Ukraine. Celui qui aime se plonger dans les archives – il avait notamment retranscrit la Passion selon Saint Jean de Carl Philip Emmanuel Bach que l’on croyait perdue – nous fait découvrir la musique de Théodore Akimenko (1876-1945), qui fut l’élève de Rimski-Korsakov et le professeur de Stravinski, avec sa Suite pastorale, donnée en création mondiale. 

Longtemps, vous avez entretenu une relation privilégiée avec l’OPS: quelle est votre vision de la phalange, aujourd’hui ? 

Je n’ai pas dirigé l’Orchestre depuis de nombreuses années, mais je sais qu’il se développe bien et propose des programmes et projets intéressants, visibles non seulement en France, mais dans le monde entier. 

Quels sentiments vous habitent en revenant au pupitre de l’OPS ? 

Je suis très heureux d’être de retour et de diriger à nouveau l’Orchestre. Je garde de merveilleux souvenirs de nos projets communs, dans le passé. En fait, mon poste de Premier chef invité de l’OPS a été mon tout premier poste professionnel en tant que chef d’orchestre. Ainsi, beaucoup de concerts demeurent gravés dans ma mémoire. 

Justement, quel est votre meilleur souvenir avec l’OPS ? 

J’en ai beaucoup. Je me souviendrai toujours de notre tournée en Espagne –avec la Symphonie n°9 de Bruckner –, l’un de mes premiers projets avec l’Orchestre, et de mon premier concert « officiel », ouvrant la saison 2004/2005, avec un programme regroupant la Symphonie n°6 « Pathétique » de Tchaïkovski et Styx, concerto pour alto, choeur mixte et orchestre de Giya Kancheli. Il est bien évidemment aussi impossible d’oublier les répétitions et les représentations d’Eugène Onéguine à l’Opéra1 et tant d’autres concerts ! 

Comment définir le fil d’Ariane de cette soirée ? 

Ce programme met à l’honneur des instants marquants du romantisme français et la musique la plus poétique du XIXe siècle avec des oeuvres rares, dont la création mondiale de la Suite pastorale, opus 78 de Théodore Akimenko – un compositeur dont on fête cette année le 150e anniversaire – qui est postérieure, puisqu’elle a été écrite dans les années 1930. La soirée est également marquée par une forte dimension pastorale, notamment dans sa première partie, où nous interpréterons une symphonie de Vincent d’Indy, qui s’accorde à merveille avec la pièce d’ouverture d’Akimenko, qui sera jouée pour la toute première fois. 

Théodore Akimenko est un compositeur ukrainien que vous défendez depuis plusieurs années, le faisant notamment entrer, en 2024, au répertoire de l'Orchestre de Paris avec Ange : comment décrire sa musique ? 

Elle offre un mélange très intéressant de musiques ukrainiennes, slaves et françaises. Il a vécu de nombreuses années en France et est décédé à Paris ; au cours de son séjour dans le pays, son style musical a évolué pour intégrer de très fortes influences françaises. Je le décrirais donc comme un mélange unique de musiques ukrainiennes et françaises. 

Vous avez fait des recherches à la Bibliothèque nationale de France pour exhumer des oeuvres comme son Concerto pour violoncelle : est-ce un travail que vous poursuivez ? 

Oui, j’ai beaucoup travaillé à la Bibliothèque nationale de France afin de préparer certaines compositions d’Akimenko, jusqu’alors inconnues ou jamais jouées, en vue de premières mondiales très spéciales cette année. J’ai commencé en octobre 2025 en interprétant l’ouverture de son opéra La Vierge des glaciers, en Suisse. Puis, la deuxième première mondiale a eu lieu il y a quelques semaines à Madrid avec sa Suite symphonique. Je prévois également des concerts avec l’Orchestre symphonique de la Radio nationale polonaise, l’Orchestre symphonique de Trondheim et celui de Lahti cette saison. Et l’année prochaine, je dirigerai une grande et importante première mondiale de son opéra majeur, en France. 

Dans quelle mesure est-il plus important que jamais de faire découvrir la musique ukrainienne (Boris Liatochinski, etc.) au public aujourd’hui ? 

En ces temps violents, complexes et tragiques pour l’Ukraine, je pense qu’il est très important de mettre en avant la musique de ce pays. L’Ukraine fait la une de l’actualité depuis quatre ans comme jamais auparavant : pour moi, il est crucial de ne pas se limiter à parler de la guerre, mais de présenter au monde l’Ukraine avec sa riche tradition culturelle, sa musique et ses merveilleux compositeurs, dont certains restent encore à découvrir. L’exemple de Théodore Akimenko est l’un des meilleurs. C'est pour moi un honneur tout particulier de jouer sa musique à Strasbourg et dans le pays, car je suis sûr que cela aurait été son rêve : entendre sa musique interprétée par des orchestres de si haut niveau, surtout en France. 

Une autre personnalité méconnue est au programme avec Augusta Holmès, surnommée la « Wagner française » : pourquoi a-t-elle été oubliée ? 

Le fait qu’elle soit peu connue tient sans doute à la manière dont elle a mené sa carrière. Bien qu’elle ait été une musicienne très talentueuse et passionnante, sa relative obscurité s’explique probablement en partie par le fait qu’elle n’a jamais suivi de formation musicale professionnelle. Cela tient sans doute aussi, en partie, au fait qu’elle était une femme et qu’il n’était pas facile pour elle de s’imposer en tant que compositrice à cette époque. Un autre exemple est celui de Fanny Mendelssohn, qui se trouvait dans une situation similaire. Mais je suppose que les oeuvres d’Augusta Holmès doivent encore être véritablement découvertes. Nous savons qu’elle a laissé un héritage musical très important, qui comprend des oeuvres symphoniques, de la musique de chambre, des cantates, plusieurs opéras, de la musique pour piano et des mélodies. Je suis donc ravi que nous ayons inclus sa courte composition La Nuit et l’Amour dans notre programme. Cela ajoute non seulement un nom très intéressant, mais aussi une pièce merveilleuse et poétique, profondément ancrée dans la tradition française. 

Enfin, pouvez-vous nous dire quelques mots des deux autres pièces au programme, signées Vincent d’Indy et César Franck ? 

La Symphonie sur un chant montagnard français de Vincent d’Indy est une composition haute en couleur : il s’agit d’un genre inhabituel de symphonie avec piano solo, ce qui confère à l’oeuvre une sonorité unique. Il est intéressant de noter qu’elle reprend un thème folklorique original chanté par un berger de l’Ardèche, enregistré par le compositeur lui-même. Et la dernière oeuvre au programme est la Symphonie en ré mineur de César Franck, qui compte sans aucun doute parmi les symphonies françaises les plus iconiques du XIXe siècle. Il s’agit d’une partition de grande envergure, qui exige une interprétation très sensible : j’ai vraiment hâte de la diriger pour la toute première fois avec l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. 

Propos recueillis par Hervé Lévy 

1 A l’automne 2005, dans une mise en scène de Marco Arturo Marelli