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null Ton Koopman - Entretien

Concert symphonique Conférence

Ton Koopman- Entretien

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© Hans Morren

ESCAPADE BAROQUE
jeudi 24 et vendredi 25 mars à 20h 
Palais de la Musique et des Congrès - Salle Érasme 

RÉSERVATIONS

Ton Koopman, baroque & moderne

Artisan majeur du renouveau baroque, Ton Koopman, fondateur de l’Amsterdam Baroque Orchestra en 1979, ne cesse de défricher ce répertoire, interprétant récemment, par exemple, des œuvres de Chiara Margarita Cozzolani et Maria Xaviera Perucona, deux religieuses contemporaines de Monteverdi. Après avoir donné l’Oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach au cours de la saison 2007|2008 avec son ensemble jouant sur instruments anciens, le chef néerlandais est de retour à Strasbourg, cette fois-ci à la tête de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg. Entretien autour d’un programme Bach/ Rebel/Haydn.

Depuis le milieu des années 1980 – et le remplacement au pied levé de Nikolaus Harnoncourt pour des Passions de Jean-Sébastien Bach avec le Royal Concertgebouw Orchestra – vous êtes aussi régulièrement invité au pupitre « d’orchestres modernes » à côté de vos concerts avec l’Amsterdam Baroque Orchestra. Cette dualité est-elle essentielle à votre existence de chef ?

J’aime le son des orchestres modernes et le travailler pour l’adapter à la musicalité du répertoire baroque me passionne. La manière de jouer sur instruments modernes est bien évidemment adaptée aux œuvres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Pour interpréter la musique d’une époque antérieure – qui correspond aussi à une manière de penser différente – une autre sonorité est nécessaire. Je demande ainsi aux musiciens de sonner autrement, avec plus d’articulation et moins de vibrato.

Certains sont des jusqu’au-boutistes, comme Sir Roger Norrington, qui souhaite même que les cordes jouent sans vibrato… 

Pour moi, la vérité se trouve au milieu : les deux extrêmes sont dans l’erreur. Le vibrato doit être utilisé avec goût. À mon sens, le volume arrive de l’archet et non du vibrato. L’âme de l’instrument est là : avec n’importe quel archet, il est possible d’arriver à un très beau résultat !

Comment décrire vos relations avec les orchestres modernes ?

Depuis plusieurs années, l’expérience fonctionne bien. Les instrumentistes sont le plus souvent ouverts et apprécient ces aventures artistiques. Vous savez, mon objectif est avant tout de faire sonner un orchestre symphonique comme une formation de chambre : je ne suis pas un chef lointain, simplement un musicien parmi les musiciens. Ensemble, nous réussissons à créer un bel équilibre entre les sonorités de l’orchestre baroque et celles de l’orchestre moderne. Pour moi, l’exploration du répertoire baroque est essentielle dans la vie d’un orchestre symphonique. Elle permet d’ouvrir des horizons nouveaux et de porter un regard renouvelé sur son champ artistique traditionnel.

Comment avez-vous conçu ce programme ? On a le sentiment que toutes les œuvres qui le composent ont une caractéristique commune, celle d’être avant-gardistes pour leur époque…

D’une certaine manière, c’est en effet un trait qui les relie. Prenez Le Cahos de Rebel, par exemple : s’y trouve le premier cluster3 de l’histoire de la musique. On pourrait de plus parler de « musique pure » à son propos, c’est-à-dire qu’elle ne repose sur aucun argument littéraire – mais sur ses qualités intrinsèques – et se déploie hors de tout contexte lyrique ou chorégraphique dans toute sa force d’expression. Voilà qui est aussi très neuf en 1737 !

Pour ouvrir le concert, vous avez choisi deux pièces de Jean-Sébastien Bach, un compositeur dont vous avez enregistré une intégrale des Cantates faisant référence avec l’Amsterdam Baroque Orchestra. Le Cantor de Leipzig est-il l’alpha et l’oméga de votre pratique musicale ?

Pour moi, il est le plus grand ! Sa musique atteint un équilibre incroyable entre émotion et intelligence. Il demeure le seul compositeur à me laisser bouche bée. Souvent, je me demande : « Mon Dieu, est-ce possible ? Immédiatement, sa musique me répond : « Oui, c’est possible ! ». Bach est un architecte d’une habilité incroyable, créant des édifices à la parfaite harmonie avec peu de matériel… et réutilisant ce matériel différemment pour générer quelque chose de très différent. Il se sert, par exemple, de l’ouverture de la Suite que nous allons jouer dans la Cantate BWV 110 Unser Mund sei voll Lachens.

Le concert débute par la Suite pour orchestre n°4 en ré majeur BWV 1069. S’y trouvent des influences françaises, que ce soit dans l’ouverture dont la forme est calquée sur celle fixée par Jean-Baptiste Lully, au XVIIe siècle (lent pointé, vif fugué, lent pointé) ou les danses qui suivent… 

C’est une œuvre française… et pas française du tout (rires). Bach n’a jamais été en France et les musiques françaises qu’il a écoutées ont presque toujours été jouées par des étrangers ! Reste qu’il y fait montre d’une science de l’orchestration exceptionnelle, très en avance sur son époque !

Suit son Concerto pour violon n°2 en mi majeur BWV 1042… 

Les deux concertos pour violon et le concerto pour deux violons de Bach sont de purs chefs-d’œuvre. Nombre de pages concertantes qu’il a écrites pour l’instrument ne nous sont cependant pas parvenues, à l’image de trois concertos pour violon et hautbois. Dans ce concerto, mon préféré, le violon soliste s’exprime en chantant littéralement. La densité d’écriture est incroyable… On la retrouve dans une version pour clavecin en ré majeur (Concerto pour clavecin n°3 BWV 1054) montrant à nouveau que Bach était pratique, réutilisant une musique écrite pour un instrument et la traduisant pour un autre. Son adaptabilité et sa créativité semblent sans limites.

Moins connu est le contemporain de Jean-Sébastien Bach, Jean-Féry Rebel dont Le Cahos est une pièce fulgurante servant de prologue aux Élémens, une « symphonie de danse ». Il est la « confusion qui régnoit entre les Elemens avant l’instant ou, assujettisdes loix invariables, ils ont pris la place qui leur est prescrite dans l’ordre de la Nature », écrivit le compositeur. Pourquoi n’avoir pas donné l’œuvre dans son intégralité ?

Pour moi, en tout cas lorsqu’elle n’est pas dansée, cette pièce dans son ensemble est moins intéressante, d’autant que Le Cahos fait sens par lui-même. Avec ce cluster que nous avons évoqué, son début a dû constituer un immense choc pour le public du XVIIIe. Du reste, c’est toujours le cas aujourd’hui, si bien qu’on pourrait se croire face à une musique d’avant-garde. Du chaos naissent les quatre éléments – le feu, l’air, la terre et l’eau, chacun ici incarné par un groupe d’instruments – qui forment le monde pour les Grecs anciens. Du chaos va ainsi naître l’harmonie… 

La soirée s’achève par la Symphonie n°98 en si bémol majeur de Joseph Haydn que vous avez enregistrée (aux côtés de la Symphonie n°97 en ut majeur) avec l’Amsterdam Baroque Orchestra en 2010 (Challenge Records) dans un CD qui devait constituer le premier volume d’une intégrale de ses douze « symphonies londoniennes ». Pourquoi l’aventure ne s’est-elle pas poursuivie ?

Une question de financement, tout simplement. Le marché du disque a changé tellement vite ! À l’époque, nous enregistrions une Passion selon Saint-Matthieu de Bach ou un Requiem de Mozart et pouvions vendre jusqu’à 500 000 disques sur toute la planète ce qui permettait de réaliser d’autres enregistrements dédiés à des compositeurs moins connus ou des œuvres délaissées. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Bien sûr, le marché électronique génère aussi des recettes, mais elles sont moindres : ils sont nombreux à ne pas acheter toute la Passion selon Saint-Matthieu, mais uniquement Aus Liebe, par exemple. Mais je serais heureux de poursuivre cette intégrale !

Quels sont vos rapports avec la musique de Joseph Haydn, le « père de la symphonie » comme il est souvent surnommé ?

Dans le domaine symphonique, il est le compositeur le plus étonnant : Haydn est toujours où on ne l’attend pas, surprenant l’auditeur dans chacune de ses symphonies. Naturellement, j’aime Mozart dans ses concertos pour pianoforte ou ses opéras, mais pour les symphonies, c’est Haydn qui gagne mon cœur. Longtemps du reste, il a été le plus populaire. En Hollande, par exemple, des chefs comme Willem Mengelberg4 ou Eduard van Beinum5 dirigeaient plus souvent ses symphonies que celles de Mozart, dont seules les trois dernières étaient réellement connues. Aujourd’hui, le rapport de forces s’est largement inversé et peut-être les maisons de disques en sont-elles partiellement responsables, parce qu’elles ont imaginé que Mozart serait plus vendeur que Haydn. Et sans doute le calcul était-il juste (rires). Pour moi, il est essentiel de donner plus souvent les symphonies de Haydn, mais pas uniquement puisque ses Messes sont trop rares, tout comme ses opéras, dont L’Anima del filosofo, ossia Orfeo ed Euridice.

Moderne au sens où se croisent virtuosité orchestrale et liberté de la forme, cette Symphonie n°98 n’est-elle pas aussi, comme l’ont décrite certains musicologues, à l’image de Sir Donald Francis Tovey, avant tout un « Requiem pour Mozart » avec notamment une citation de sa Symphonie nᵒ41 en ut majeur, K. 551 « Jupiter » ?

Haydn a composé l’œuvre début 1792 au cours de son premier voyage à Londres6 alors que Mozart était mort le 5 décembre 1791. Pour sûr, il était au courant de sa disparition et devait être profondément touché. Je préfère néanmoins parler d’hommage, plutôt que de requiem tant cette œuvre est festive et heureuse. J’avais aussi très envie de la diriger pour mettre cet aspect en lumière et parce qu’elle est la seule à inclure un solo pour clavecin, que je vais jouer. Âgé, Haydn l’a écrit pour qu’il puisse l’interpréter lui-même : il a donc affirmé avoir choisi un tempo plus lent. Ensuite l’orchestre accélère et l’œuvre s’achève dans un immense brio !

Après les deux concerts d’abonnement, vous aller diriger cette Symphonie n°98 dans un concert jeune public intitulé Papa Haydn ou l’inventeur de la symphonie (samedi 26 mars) : de telles initiatives sont-elles importantes pour vous ?

Essentielles ! Les enfants sont nos spectateurs de demain. Si chacun ne s’implique pas, dans vingt ou trente ans, nous aurons des salles superbes, des musiciens de haut niveau et pas de public ! Donc oui, j’essaie de faire des concerts pour les plus jeunes le plus souvent possible, que ce soit à l’orgue avec ma fille7, dans le cadre du festival que j’ai créé, Itinéraire Baroque en Périgord, ou encore avec les orchestres qui m’invitent, comme à Strasbourg. Il est impératif de montrer que le répertoire que nous défendons peut également être spectaculaire et excitant. J’ai par exemple dirigé une version réduite durant moins d’une heure de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach ; j’étais tellement heureux de voir les enfants, les yeux et la bouche grands ouverts de surprise. Ce sont des souvenirs qui restent toute une vie, pour eux et pour moi. 

3 « Grappe » de notes conjointes jouées simultanément
4 
la tête du Royal Concertgebouw Orchestra de 1895 à 1945

5
Le successeur du précédent, jusqu’en 1959

6
La création a eu lieu le 2 mars 1792

7
La chanteuse et metteuse en scène Marieke Koopman

 

Propos recueillis par Hervé Lévy